Épisode 6 – Storia della tigre (1980)

Photo Dario-Franca
Commençons par nous remettre en mémoire l’indicatif du feuilleton : la chanson « Ma che aspettate a batterci le mani » :
https://www.youtube.com/watch?v=RBPkoq4gCb8
Le précédent épisode de notre feuilleton a mis en avant le succès considérable de Morte accidentale di un anarchico et en a évoqué les suites, toujours étroitement liées à l’actualité. Mais précisément en raison de ce succès, à compter de 1972 Dario Fo et son épouse sont objets de brimades. Chassés du hangar de la banlieue milanaise qu’ils avaient transformé en théâtre, il se retrouvent soudain sans local pour jouer. Les voilà ensuite expulsés de leur appartement et accusés de subversion et même de terrorisme. Le fait le plus grave a lieu en mars 1973, quand Franca Rame est enlevée et violentée par un groupe de fascistes. Ajoutons à cela que le groupe d’extrême gauche « Avanguardia operaia », dont ils étaient très proches, veut annexer le collectif théâtral La Comune, et qu’à l’intérieur du collectif sont nées des tensions. Mis en minorité, Dario Fo et Franca Rame doivent donner leur démission. Et cette fois, ils ont tout perdu, même le matériel de théâtre.
Cette nouvelle rupture est un moment difficile pour le couple qui, après des années de travail, se retrouve sans rien. Mais au bout de quelques semaines de réflexion dans la maison de famille, sur le Lac Majeur, ils rencontrent des amis d’autrefois et… ils recommencent. On se rappelle que Franca Rame est issue d’une vieille et célèbre famille de comédiens ambulants. À leur tour ils vont de ville en ville et de village en village, montant des spectacles dérivés de la vie quotidienne, et le succès de ces représentations minimalistes, sans médiation aucune de groupes politiques, est considérable.
Un nouveau tournant s’amorce en 1974 quand ils obtiennent l’autorisation d’occuper un édifice abandonné de style “Art nouveau”, propriété de la municipalité de Milan, situé dans le parc Vittorio Formentano : la Palazzina Liberty. Ils entreprennent de le restaurer, non sans difficultés en raison de l’opposition des membres démocrates-chrétiens du Conseil Municipal qui ne peuvent admettre qu’un révolutionnaire « ennemi du régime » ait son propre théâtre. Mais la justice sera de leur côté. Ils conservent le nom de « Collettivo La Comune » mais sont fermement décidés à rester autonomes, à ne plus se lier à des structures extérieures ni à aucun mouvement politique organisé. La Palazzina Liberty, qui devient le « théâtre permanent rouge » que redoutaient les démocrates chrétiens, propose des comédies créées par le couple mais aussi par des troupes théâtrales amies, et obtient un succès immense : des milliers de spectateurs !!!
La Palazzina Liberty (Milan)
Parmi les spectacles donnés à la Palazzina, trois feront l’objet d’un épisode de notre feuilleton : Non si paga ! non si paga ! (1974), Parliamo di donne (1977) et Storia della tigre (1978). Afin d’alterner comédies à plusieurs personnages et seuls en scène, c’est à un seul en scène, Storia della tigre, que sera consacré l’épisode de ce jour.
Storia della tigre

Storia della tigre – Affiche
Storia della tigre est un monologue d’origine chinoise élaboré par Dario Fo après un voyage en Chine effectué en 1975. C’est la réécriture d’une fable narrée par un jongleur de la campagne de Shanghai qui, grâce à sa manière très expressive de parler le dialecte et à la gestuelle qui l’accompagnait, parvenait, assure Fo (à qui néanmoins un guide local résumait l’histoire) à se faire comprendre.
Storia della tigre raconte une résistance à l’oppression. C’est l’épopée d’un soldat de l’armée communiste chinoise blessé durant la Longue Marche de 1935, abandonné, sauvé par une maman tigre, et qui à son tour sauve de l’oppresseur les villages de la région : un oppresseur qui d’abord est Chiang Kai-Shek, puis les Japonais, puis les communistes eux-mêmes… Il les sauve à l’aide de ses deux tigres (la maman et son petit) dont on comprend qu’ils sont une allégorie de la force et de la ténacité de chacun face aux obstacles.
Avec ce monologue effectué à la première personne, Dario Fo se fait à nouveau jongleur, dans le sillage des saynètes de Mistero buffo. Dans ce récit, narrateur, protagoniste et acteur se confondent, car le narrateur ne se pose pas en personnage témoin extérieur au récit mais en protagoniste, en homme du peuple porteur d’une histoire exemplaire, venu témoigner et, implicitement, suggérer un message : un message qui ne concerne pas seulement la population chinoise mais dont la portée est universelle, car le fil conducteur en est toujours le même, celui de la dignité de l’homme et des attaques qu’elle subit continuellement mais auxquelles il faut résister ; d’où, comme toujours chez Dario Fo, une juxtaposition d’épisodes à la fois tragiques et loufoques.
Storia della tigre embrasse une dizaine d’années de l’histoire de la Chine, de 1934-36 à 1946. Le choix du mot « histoire » dans le titre ne relève pas de la banalité. L’histoire du tigre, c’est l’histoire d’une résistance à l’oppression. La valeur symbolique du tigre est développée dans toute la pièce. En Chine, explique Dario Fo dans la préface, on dit que
Una donna, un uomo, un popolo possiedono la tigre quando davanti alle grandi difficoltà, nel momento in cui i più fuggono […] abbandonando la lotta […], insistono a tener duro, resistono ! […]. Un’altra allegoria chiara della tigre, forse la fondamentale, è questa : possiede la tigre chi non delega mai niente a nessuno, chi non offre mai ad altri di risolvere i propri problemi […]. Chi ha la « Tigre » si impone di essere dentro le situazioni, partecipare, controllare, verificare, essere presente e responsabile fino in fondo.
Mais écoutons le jeune Chinois raconter son histoire tout en la revivant. Le monologue démarre « in medias res », alors que les soldats marchent, marchent nuit et jour, et, épuisés par la fatigue et la faim, mangent ce qui leur tombe sous la main : les chevaux et les ânes morts en route, mais aussi les chiens, les lézards, les rats… d’où la dysenterie qui tous les frappe. C’est ainsi que débute le récit : par un moment tragique, mais raconté de façon caricaturale, dans une langue qui, comme pour Mistero buffo, mélange italien et dialecte :
Les voici face à l’Himalaya où craignant une embuscade, les chefs ordonnent à quelques-uns d’entre eux (dont notre ami) de protéger le passage de leurs camarades. Mais ensuite il n’y a plus personne pour les protéger, et notre soldat reçoit une balle ennemie dans la jambe. Il a du mal à marcher, la blessure s’infecte… bref un camarade compatissant propose de l’achever pour abréger ses souffrances. Mais non ! il refuse, il résiste, il veut vivre, il demande à ce qu’on l’abandonne : il se débrouillera tout seul !
Le voici donc seul, et – dulcis in fundo – un formidable orage éclate, inondant la campagne. Mais il aperçoit l’entrée d’une caverne et parvient à s’y traîner. Il n’y est pas seul longtemps car arrive une énorme tigresse accompagnée de deux tigreaux, l’un, noyé, qu’elle porte dans sa gueule, l’autre bien vivant mais le ventre gonflé d’eau. Sa présence est vite repérée,
Or, loin de le dévorer, la tigresse va le soigner en l’obligeant à boire jusqu’à plus soif le lait dont ses mamelles douloureuses sont gonflées et en lui léchant sa plaie !!! Il finit donc par guérir mais… devient vite l’esclave des deux animaux, à qui il a fait découvrir le bon goût de la viande cuite, et qui lui apportent chaque jour un nouvel animal à rôtir ! Que faire ? : s’enfuir pendant que les deux félins dorment. Cammina cammina il arrive dans un village où on le prend pour un fou car personne ne croit à son histoire quand… arrivent les deux tigres, qui épouvantent tout le village. Ils ont suivi notre homme à la trace car, désormais accoutumés à consommer de la viande cuite, ils ne peuvent plus la manger crue sans souffrir de dysenterie ! Un pacte est vite établi : les gens du village adopteront les tigres qui, en échange d’une nourriture adaptée, les protégera. En effet, quand arrivent les soldats de Ciang-Kai-Schek, les tigres les mettent en déroute, et font de même pour les villages voisins.
…Jusqu’au jour où arrive un dirigeant du parti communiste qui les félicite mais… il faut renvoyer les tigres dans la forêt car, affirme-t-il, « le tigri sono gente anarcoide, mancano di dialettica e non possiamo assegnargli un posto nel partito […] Ubbidite al partito. » D’accord, répondent les villageois, mais ils n’en font rien et cachent les tigres dans le poulailler. Et ils font bien ! car peu après arrivent les Japonais ! : « Piccoli, tanti, cattivi, le gambe arcuate, il culo per terra, con gli sciaboloni, con i grandi fucili lunghi. Con le bandiere bianche con dentro una palla rossa […] » Bien entendu, les tigres les mettent en fuite :
Mais voici que se présente un nouveau dirigeant du parti communiste. Et rebelote ! « Bravi, avete fatto bene a disobbedire l’altra volta a quel dirigente che fra l’altro era anche un revisionista, controrivoluzionario. Avete fatto bene… Bisogna sempre tenere le tigri presenti quand c’è il nemico. Ma da questo momento non c’è più bisogno. Il nemico è scappato… portate subito le tigri nella foresta ! »
À nouveau les villageois n’en font rien ; et ils ont raison car voici revenir les soldats de Chiang-Kai-Schek, armés par les Américains, « con i cannoni, i carri armati. Venivano avanti. Tanti, tantissimi. » À nouveau les tigres les mettent en fuite ! Et à nouveau les dirigeants du parti viennent féliciter les vainqueurs qui, tout compte fait, ont eu raison de désobéir. Mais maintenant, poursuivent-ils, on n’a plus d’ennemis, on n’a plus besoin des tigres : on va les enfermer dans un zoo !!! Suit une belle tirade parodique des raisonnements bureaucratiques de certaines dictatures… Mais ils n’ont pas le temps de finir leur logorrhée jargonnante car… – et là il faut que l’acteur soit bravissimo comme l’est Dario Fo – il suffit aux villageois d’un geste et d’un cri – « Le TIGRIIIIIII » (Mima un’aggressione violenta verso i dirigenti) » – pour que bondissent les tigres et :
« EEEAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHAAAAAAAAAAAAAAA!!! »
Ainsi s’achève l’histoire ! sans aucune didactique pontifiante, sans morale lourde et ennuyeuse : le message désormais passe de lui-même, par le biais de l’humour et du grotesque. Car histoire individuelle et histoire collective se superposent, l’histoire individuelle étant l’image réduite d’une histoire collective. Cette aventure allégorique se développe sur un fond historique authentique, mais ni le soldat ni l’auteur-narrateur ne démontrent d’engagement délibéré pour telle ou telle cause. Il est vrai qu’au début de l’histoire, le jeune militaire appartient à l’armée communiste qu’assaillent les troupes de Chiang Kai-Shek, et que c’est dans le contexte d’une embuscade qu’il est gravement blessé à la jambe. Mais dans la seconde moitié du récit, quand, guéri grâce aux soins de la maman tigre, il rejoint un village dont il devient membre, il va encore, certes, aidé de la tigresse et de son tigreau, combattre les soldats de Chiang Kai-Shek, mais ensuite il luttera tour à tour contre les dirigeants du parti communiste, puis contre les Japonais, une seconde fois contre les communistes, à nouveau contre les soldats de Chiang Kai-Shek, et enfin, une troisième et dernière fois, contre les communistes revenus au pouvoir. En bref, il n’y a pas de prise de position pour ou contre une idéologie particulière. Ce pour quoi Fo écrit, c’est pour la liberté individuelle de l’homme et la reconnaissance de la dignité humaine.
(À suivre / Continua)