Dario FO – 5/12

Épisode 5 – Morte accidentale di un anarchico (1970-1971)

CLIQUONS SUR L’IMAGE pour écouter l’indicatif de notre feuilleton, la chanson « Ma che aspettate a batterci le mani » :

Nous avons vu (Épisode 3) que la seconde moitié des années 1960 avait vu la rupture de la Compagnie Dario Fo – Franca Rame avec le théâtre « bourgeois » et la création de l’« Associazione Nuova Scena », liée aux partis politiques de gauche (PSI et surtout PCI). En 1970, nouvelle rupture. En effet, les derniers spectacles de l’Association ont eu du succès, mais ont suscité des polémiques, car Dario Fo ne se contente pas de critiquer la bourgeoisie et le capitalisme, il s’en prend aussi au Parti Communiste italien. S’y ajoutent des dissensions à l’intérieur même de la compagnie. Car si les acteurs professionnels que sont Dario et son épouse n’ont pas les premiers rôles, le spectacle fonctionne mal et ils doivent faire des prodiges pour le récupérer, avec pour conséquence qu’on les accuse de vouloir accaparer la scène. La situation étant de plus en plus tendue, le couple propose à la compagnie de rompre avec l’institution culturelle de gauche qui les soutenait (l’ARCI = Associazione Ricreativa Culturale Italiana) : les votes les ayant mis en minorité, ils démissionnent.

La rupture avec l’ARCI et la fin de l’Associazione Nuova Scena sont des moments particulièrement difficiles pour eux. Accompagnés de quelques fidèles ils choisissent un nouveau nom, le « Collettivo teatrale La Comune », et s’installent dans un hangar abandonné de la banlieue milanaise qu’ils transforment tant bien que mal en salle de théâtre. Le Collectif demeure proche d’organismes de gauche et d’extrême gauche comme « Avanguardia operaia » et « Lotta continua », confirme sa volonté de suivre une ligne précise, mais demeure ferme sur un point : n’être ligoté à aucun groupe politique afin de conserver son autonomie.

Ce sera la période la plus politisée de toute la carrière de Dario Fo : trois années de théâtre militant où seront montés sept spectacles très engagés, fortement liés à l’actualité, mais pour la plupart élaborés à la hâte et donc… non destinés à demeurer immortels malgré l’immense succès rencontré… sauf un ! : Morte accidentale di un anarchico, chef-d’œuvre absolu !

Le point de départ du spectacle est l’attentat de Piazza Fontana : un événement sans précédent qui marqua le début du terrorisme sanglant dont l’Italie des années 1970 fut le terrain, et qu’il est indispensable de contextualiser brièvement.

Les faits, le contexte, quelques rappels

Après l’explosion de la bombe à la Banca dell’Agricoltura de Milan

À Milan, le vendredi 12 décembre 1969 à 16h30, une bombe meurtrière explose sous la coupole centrale de la Banca dell’Agricoltura, faisant seize morts et plus de quatre-vingts blessés. C’est le point culminant d’une série d’attentats terroristes qui frappent l’Italie depuis plusieurs mois et qu’un fil rouge rattache aux mouvements estudiantins et ouvriers de 1968. Car les années 60, en dépit du « miracolo economico », sont ponctuées de conflits sociaux et de mouvements universitaires et ouvriers. Les douze mois qui précèdent l’attentat sont semés de grèves et de manifestations. Bientôt la contestation s’étend à tous les secteurs du pays et atteint son sommet au cours de l’automne 1969, l’« autunno caldo ». D’où l’urgence d’une intervention de l’État. Mais l’État ne parvient pas à faire face à la crise et répond par ce que l’on a appelé « la stratégie de la tension ».

Les coupables immédiatement désignés sont les anarchistes, et en particulier Pietro Valpreda, tôt accusé d’être le poseur de l’engin meurtrier. Le soir même de la tragédie, l’anarchiste Giuseppe Pinelli est arrêté et retenu au commissariat de Milan. Quarante-huit heures plus tard, au cours d’un interrogatoire, il tombe “accidentellement” de la fenêtre du quatrième étage. Il ne sera déclaré étranger aux faits qu’au bout de six ans.

La bonne piste, en fait, est à chercher du côté des groupes néo-fascistes, et en particulier « Ordine nuovo », « Avanguardia Nazionale » et le « MSI » (Movimento Sociale Italiano). Nombres d’enquêtes y conduisent ceux que guident la probité et l’intelligence, car il y quantités d’indices à exploiter, d’objets à analyser, de précieux témoignages à prendre en compte. Or les témoins ne sont pas écoutés, les pistes intéressantes sont écartées, les objets compromettants sont détruits avant d’être examinés, les papiers disparaissent, des dizaines de personnes sont mystérieusement frappées d’amnésie, les enquêteurs trop zélés sont déchargés du dossier, certains individus recherchés se sont envolés à l’étranger. Dès que, grâce à l’opiniâtreté de quelque juge ou commissaire, on s’approche de la vérité, elle échappe aux enquêteurs.

Car la vérité implique fortement les services secrets italiens (le SID) – et donc l’état major, le Ministre de la Défense (Giulio Andreotti) –, la CIA, la loge maçonique P2… Une vérité qui finit par devenir évanescente au fur et à mesure que le temps passe. Car tout est mis en œuvre pour qu’enquête et procès traînent en longueur.

L’attentat de Piazza Fontana est couramment qualifié de « strage di Stato ». Car d’après les recherches qui ont été menées, il fait partie intégrante de la « strategia della tensione ». Il en est même une étape essentielle.

En effet, comme l’explique (parmi d’autres) Giorgio Boatti dans son ouvrage Piazza Fontana. 12 dicembre 1969 : il giorno dell’innocenza perduta (Torino, Einaudi, 1e éd. 1993, 438 p.), il s’agissait de créer en Italie un climat d’insécurité ponctué d’épisodes de panique, de façon à justifier une intervention de l’armée. C’est la technique du coup d’État, telle qu’elle avait été pratiquée l’année précédente par les colonels en Grèce. L’Italie étant en proie à une forte agitation sociale conduite par les forces de gauche, il fallait orienter les craintes de la population vers la gauche. D’où une série d’attentats conduits par des groupes néo-fascistes, mais attribués aux groupes anarchistes et extrémistes de gauche. L’enjeu dépasse largement les frontières de la seule Italie, il éveille la crainte des États-Unis et de la CIA, car l’Italie occupe une position de frontière entre bloc de droite (Alliance Atlantique) et bloc de gauche (Communisme), et le Communisme y est en pleine expansion.

Il en ressort une véritable histoire d’espionnage où l’État italien se révèle complice d’une affaire abominable. Une vérité incroyable car n’est-il pas vrai que bien souvent la réalité dépasse la fiction ? Alors, comment dénoncer l’inconcevable, sinon par le moyen de la fiction ? en la travestissant au moyen d’un jeu littéraire dont sera partenaire le lecteur/spectateur complice ? Pasolini répondit dans les jours qui suivirent le drame avec le célèbre poème en vers libres Patmos. Cinq ans plus tard, à la suite d’un nouvel attentat terroriste, il publiait dans Il Corriere della Sera un article intitulé « Che cos’è questo golpe ? », un article demeuré célèbre grâce aux deux mots par lequel il s’ouvre : « Io so », et qui est une réécriture du célèbre « J’accuse… » de Zola. Dario Fo répond dès l’année suivante avec une pièce comico-grotesque.

Morte accidentale di un anarchico

La pièce est centrée sur un épisode précis : la mort de l’anarchiste Giuseppe Pinelli, “accidentellement” tombé de la fenêtre du quatrième étage du commissariat de police de Milan, à minuit, alors qu’il subissait un interrogatoire dans le bureau du commissaire Luigi Calabresi.

Fo met en scène un fou atteint d’« hystriomanie » (manie de se travestir) qui, convoqué dans ce même commissariat pour délit de fausses identités, parvient à demeurer dans le bâtiment et se déguise successivement en juge, puis en capitaine de l’armée et enfin en évêque. Il est, déclare-t-il au commissaire (qui ne s’appelle plus Calabresi mais Bertozzo), envoyé par les autorités de Rome afin d’éclaircir cette affaire de défenestration : non pas pour punir les coupables, non, mais pour les couvrir !, pour rendre plausible et cohérente la version absurde qui a été donnée des faits. Et pour couvrir par la même occasion le vrai coupable, l’État ! De ce fait, il va obliger les policiers non seulement à reconstituer la scène, mais, s’amusant à les acculer dans leurs contradictions, à dévoiler en partie la stratégie gouvernementale de la tension. Le spectacle est donc présenté comme une enquête menée par un fou perspicace, qui parvient à dévoiler une vérité cachée sous des contradictions absurdes : un spectacle de contre-information, où Fo recourt, selon son habitude, aux ressources du comique, du grotesque, du gag.

Multiples sont les allusions aux méfaits de l’État dans cette affaire, et ce dès l’ouverture de la pièce, quand le fou, interrogé comme “hystriomane” (cf. vidéo ci-dessous) et déclarant avoir jusque-là un passé pénal vierge, se voit répondre par le commissaire : « ti assicuro che stavolta la fedina te la sporco io » ; ce à quoi il réplique : « Beh, la capisco, commissario : una fedina immacolata da sporcare fa un po’ gola a tutti… ». Bonne entrée en matière pour un spectacle où il s’agira entre autres de prouver à tout prix la culpabilité d’un anarchiste innocent. D’entrée également, toujours dans ce premier dialogue avec le commissaire, le fou déclare être pour le « teatro verità » : « ho bisogno che la mia compagnia di teatranti sia composta da gente vera… che non sappia di recitare ». C’est ce qu’il va mettre en œuvre dès son premier travestissement, forçant les deux commissaires à jouer le jeu de la vérité. Du théâtre dans le théâtre, en somme, où le fou/Dario est à la fois acteur, protagoniste et metteur en scène.

Ainsi, dès le départ, les deux clés du spectacle sont fournies : c’est la vérité qui est mise en scène ; elle va montrer comment l’État monte un massacre pour accuser des innocents et dans quel but. Mais pour que des faits aussi graves puissent être traités de manière grotesque, il faut forcément que le protagoniste soit fou.

Car le fou, de par son statut de fou, a le droit de parler, et donc de dire ou de faire dire la vérité. Et comme il se fait passer pour des personnages aussi éminents qu’un juge de la cour de cassation, un capitaine de l’armée ou un évêque – soit les trois catégories de pouvoir impliquées et complices dans la tragédie de Piazza Fontana – il peut énoncer crûment des vérités imprononçables, soulignant les paradoxes qui entachent les institutions.

Le fou se distingue par des raisonnements imparables qui, “follement”, dans de véritables scènes de commedia dell’arte (cf. vidéo ci-dessous), mettent le doigt sur les énormes contradictions des versions officielles : Pinelli avait donc trois pieds ? ou alors deux chaussures à un même pied ? Vu sa petite taille et la hauteur de la fenêtre, qui lui a fait la courte-échelle ? Cette nuit-là le soleil ne s’est pas couché ? Si, à la “lumière” de précédents attentats, on a pu déduire que les bombes placées à la gare l’ont été par des cheminots anarchistes, cela signifierait donc que la bombe de Piazza Fontana a été placée par un banquier ou par un agriculteur ? Il les oblige à chanter une chanson anarchiste, à monter à leur tour sur le rebord de la fenêtre… Ajoutons que la source de ses déguisements (un sac dans lequel il puise quand une nouvelle personne pénètre dans la salle) et certains gags grossiers comme l’œil de verre qui saute de son orbite et qui est ensuite avalé par mégarde avec un verre d’eau, la fausse main de bois qui se détache quand on la serre, ou le sparadrap que l’on colle sur la bouche du commissaire Bertozzo pour l’empêcher de parler, sont des gags dignes d’un Arlequin, dans la plus pure tradition du théâtre de Fo.

Car là est la formule qui guide son travail et son engagement : utiliser le rire pour dénoncer les faits les plus graves et transmettre un message. Il a toujours affirmé que « la prima essenza del teatro è il divertimento, il gioco delle situazioni drammatiche e comiche da mettere in atto […] se non funziona la macchina teatrale con tutti i suoi ingredienti spettacolari, non funziona nemmeno il discorso politico. Tutto si risolve in un comizio di terz’ordine, palloso e insopportabile » (Dario Fo, Dialogo provocatorio sul comico, il tragico, la follia e la ragione con Luigi Allegri, Bari, Laterza, 1990, p. 150).

Peu à peu, d’abord exhumées par le jeu habile du fou/enquêteur, puis exposées lors de l’intervention d’une redoutable journaliste, les vérités se font jour. Et le fou de faire croire aux deux commissaires que, pour sauver l’honorabilité de la police aux yeux de la population, ils doivent être arrêtés :

Matto : Sicuro : due carriere rovinate ! È la politica, cari miei : prima servivate ad un certo gioco : c’era da stangare le lotte sindacali… creare il clima dell’« ammazza il sovversivo ». Adesso invece, s’è un po’ voltata… la gente sulla morte dell’anarchico defenestrato s’è troppo indignata… vuole due teste… e lo Stato gliele dà !

D’où les protestations des deux hommes qui se déclarent non coupables :

Matto : […] E di chi sarebbe stata la colpa ?

Questore : Di quei bastardi del governo… e di chi se no… che prima ti sollecitano… « reprimere, creare il clima della sovversione, del disordine incombente »…

Commissario : « Del bisogno di uno Stato forte ! » Tu ti butti allo sbaraglio, e poi…

Un peu plus loin il leur fait admettre que la police a des espions infiltrés dans les cercles anarchistes, dont le rôle est de jouer les provocateurs afin de faire retomber la responsabilité des désordres sur la gauche, et qu’ils ont menti au sujet des anarchistes afin de circonvenir l’opinion publique.

Très important aussi est le rôle dévolu, dans la dernière partie de la pièce, à la journaliste qui, de son côté, a mené son enquête et, au même titre que le fou, accule les deux hommes par ses interrogations et ses accusations. Outre des questions précises en relation avec l’affaire Pinelli (comment se fait-il que l’ambulance ait été appelée quelques minutes avant la chute, et non aussitôt après ?), c’est elle qui, au hasard des dialogues, avance que la bombe a pu être l’œuvre de spécialistes tels que les militaires ; qui souligne que la police s’est précipitée sur un petit groupe d’anarchistes maladroits, laissant volontairement de côté toutes les autres pistes ; qui rappelle que la plupart des attentats de ces derniers mois sont, de source sûre, d’origine fasciste, mais que la plupart ont été commis « con l’intento di far cadere il sospetto e la responsabilità su gruppi dell’estrema sinistra », etc.

À tel point que le fou/enquêteur, sous son nouveau déguisement de capitaine de l’armée, ne peut faire autrement qu’énoncer LA vérité :

Matto : Ma cosa si aspetta, signorina, con queste sue palesi provocazioni ? Che le si risponda ammettendo che qualora noi della polizia, invece di perderci dietro a quei quattro anarchici strapellati ci si fosse preoccupati di seguire seriamente altre piste più attendibili, tipo organizzazioni paramilitari e fasciste finanziate dagli industriali, dirette e appoggiate da militari greci e circonvicini, forse si sarebbe venuti a capo della matassa ? […] Se pensa a questo, le dirò che sì… lei ha ragione… Se si fosse andati per quest’altra strada se ne sarebbero scoperte delle belle ! Ah Ah !

Or c’est à cet instant précis que, malgré son déguisement, il est reconnu par le commissaire Bertozzo. À partir de là, le fou peut continuer à dénoncer, ses paroles sont destinées à être classées comme non recevables.

Signification évidente, allégorique, de cette fin décevante : la vérité est si “folle”, si incroyable, si effarante, que celui qui la proclame ne peut qu’être taxé de fou, et enfermé. À moins que cette vérité soit si grave que celui qui ose la proclamer doive être au plus vite enfermé et réduit au silence. C’est ainsi, d’ailleurs, que se terminait le spectacle Settimo : ruba un po’ meno (cf. épisode 2).

Pas de catharsis finale, donc. D’ailleurs Fo n’a cessé de déclarer que tel avait toujours été son but, dès le début de sa carrière d’auteur-acteur engagé. À la fin du spectacle, la dernière réplique du fou est d’ailleurs, dans sa vérité et son grotesque, hautement anti-cathartique. Fo, en effet, selon son habitude (rappelons-nous la fin de Settimo : ruba un po’ meno), termine par une agression au public :

Matto : Vede, al cittadino medio non interessa che le porcherie scompaiano… no, a lui basta che vengano denunciate, scoppi lo scandalo e che se ne possa parlare… Per lui quella è la vera libertà e il migliore dei mondi, alleluia ! […]

[…] importante che scoppi lo scandalo… Nolimus aut velimus ! E che anche il popolo italiano, come quello americano, inglese, diventi socialdemocratico e moderno e possa finalmente esclamare : « siamo nello sterco fino al collo, è vero, ed è proprio per questo che camminiamo a testa alta !

Aussi est-il est permis de se demander comment ce spectacle put échapper à la censure. En fait, d’une part Fo feignit de situer la pièce à New York en 1921 (c’est ainsi qu’il l’introduisait dans le prologue, lors des premières représentations), car il avait découvert que le même “accident” s’y était produit. D’autre part comme aucun vrai nom n’est donné et que la comédie remporta aussitôt un succès considérable, il était difficile de l’interdire. Dario Fo explique que ce fut « l’enorme consenso di massa a salvare [Morte accidentale] dalla repressione della polizia e della magistratura, impotenti di fronte ad uno spettacolo che “dice tutto” sulla strage di stato e sull’assassinio di Pinelli, ma dice e non dice, ammicca, allude, stabilendo un rapporto immediato e diretto con l’intelligenza critica del publico ».

Anarchico defenestrato, Verona, MusALab (Museo Archivio Laboratorio Franca Rame Dario Fo)

Il y eut des suites, des prolongements. La saison 1972-73 débuta avec un spectacle intitulé Pum, pum ! Chi è ? La polizia !, qui prenait en compte l’histoire italienne des trois dernières années, depuis la bombe à la Banca dell’Agricoltura, le tout exposé, comme toujours, de façon caricaturale et loufoque, faisant de la réalité du pouvoir une farce, tandis que le théâtre s’affirmait comme le lieu du contre-pouvoir.

Brigitte URBANI
Secrétaire des Amis du Théâtre Populaire d’Avignon

(À suivre / Continua)