Le Théâtre de Dario FO – Épisode 1/12

Dario Fo – Cento anni in cento paesi

Prologue d’un feuilleton en douze épisodes

Épisode 1

Un prologue ? Pourquoi pas ? Il se justifie d’autant mieux que Dario Fo lui-même, avant de commencer chaque spectacle, avait coutume de s’adresser au public par le biais d’un « prologue » par lequel il préparait les spectateurs à ce qu’ils allaient voir et entendre.

© Guido Harari

Et pourquoi pas, selon l’usage des émissions télévisées ou radiophoniques, proposer, pour ce « feuilleton » qui démarre aujourd’hui, un indicatif ? Ce pourrait être la joyeuse chanson qui ouvre les dvd de la collection “Tutto il Teatro di Dario Fo e Franca Rame” (Fabbri Editori). Hélas pour des raisons de droits d’auteur nous ne pouvons pas l’insérer directement, mais nous vous conseillons vivement d’en écouter au moins le début à l’adresse ci-dessous :

https://www.youtube.com/watch?v=RBPkoq4gCb8

Ma che aspettate a batterci le mani

A metter le bandiere sul balcone?

Sono arrivati i re dei ciarlatani

I veri guitti sopra il carrozzone

Venite tutti in piazza fra due ore

Vi riempirete gli occhi di parole

La gola di sospiri per amore

E il cuor farà tremila capriole

Né en 1926, disparu en 2016 à l’âge de 90 ans à l’issue d’une carrière entièrement vouée au théâtre – un théâtre profondément engagé humainement et politiquement – Dario Fo, en collaboration avec son épouse Franca Rame, a été applaudi des publics les plus divers, non seulement en Italie mais dans le monde entier. Lauréat, en 1997, du Prix Nobel de Littérature, il n’a cessé de proposer des comédies en lien étroit avec l’actualité, convaincu que la critique atteint mieux son but quand elle passe par le canal du rire. En février dernier, Dario Fo aurait eu 100 ans : au cours de cette année 2026 un hommage lui sera rendu dans les « cent pays » qui ont accueilli ses spectacles.

« Cento anni in cento paesi » : c’est ainsi que la « Fondation Dario Fo et Franca Rame » a intitulé la vague de manifestations en tous genres qu’elle souhaite voir déferler en de multiples lieux, et même si, prise à la lettre, la formulation peut sembler excessive, elle l’est moins quand on considère l’incroyable quantité de traductions qui ont été effectuées des comédies les plus célèbres, et la multiplicité des compagnies étrangères qui s’en sont emparées. Il suffit pour s’en convaincre de consulter le site créé par Franca Rame elle-même (www.archivio.francarame.it) : un fourmillement de documents en tous genres, aisément consultables car soigneusement classés.

La manière la plus simple, la plus évidente, de célébrer Dario Fo devrait être de profiter de cette année « centenaire » pour en proposer un panel de comédies, et nous souhaitons que ce soit le cas dans un grand nombre de pays. Mais, en France, cela sera-t-il possible ? De son vivant Dario Fo a connu dans l’hexagone un succès constant : la présence continue de compagnies jouant ses œuvres dans le cadre du Festival d’Avignon – excellent baromètre de la faveur de tel ou tel type de théâtre – jusqu’en 2012 (au moins) en est un témoignage.

En effet, pendant des années, dans le cadre du Festival off d’Avignon plusieurs compagnies ont proposé des textes de Dario Fo et Franca Rame : à titre d’exemple, en juillet 2012 il y en eut cinq ! Quant au Festival communément appelé in – la section la plus prestigieuse et sélective de cette manifestation culturelle d’importance internationale, section qui privilégie la nouveauté (de l’auteur, de l’œuvre, de la mise en scène, de l’interprétation) – il a accueilli par deux fois, dans son lieu le plus grandiose, la Cour d’Honneur du Palais des Papes, un spectacle du couple : Isabella, due caravelle e un cacciaballe en 1971, Mistero buffo en 1973.

Malheureusement, depuis plus de dix ans, Dario Fo a disparu des programmes, soit que les compagnies ou le public s’en soient lassés (effet de mode ? assurément non, à en juger par son succès), soit – et c’est plus plausible – qu’il soit devenu difficile, voire impossible, d’obtenir les autorisations nécessaires, en raison des droits liés aux traductions. Celles, pourtant excellentes, de Valeria Tasca ont hélas été interdites, et depuis lors un regrettable flottement persiste. Qu’en sera-t-il du Festival 2026 ?

Pendant au moins trente années consécutives Dario Fo et Franca Rame ont été les auteurs italiens contemporains les plus représentés à l’étranger. En 1981 ils ont même été les plus joués dans le monde : des dizaines de théâtres européens, américains, japonais, australiens, indiens… les ont mis en scène !

Ce succès international s’explique aussi par le caractère interculturel de ce théâtre. Car toute l’œuvre de Dario Fo et Franca Rame opère des allers-retours entre culture italienne et culture internationale. L’action de Isabella, tre caravelle e un cacciaballe (1963) se situe en Castille, celle de Quasi per caso una donna : Elisabetta (1984), dans l’Angleterre d’Élisabeth Ière ; La Signora è da buttare (1967) et Johan Padan à la découverte des Amériques (1992) dans l’Amérique des années 60 et à l’époque des grandes découvertes. Guerra di popolo in Cile (1973) se réfère au coup d’état du général Pinochet. Plus tard, Storia della tigre (1977) adapte un texte initialement prononcé par un acteur chinois de Shanghai.

D’autres œuvres sont le résultat de réécritures interculturelles : Mistero Buffo ou La Bibbia dei villani reprennent des fragments de l’histoire sainte, fondement de la culture de notre monde occidental, tandis que les récits de Fabulazzo osceno sont pour la plupart dérivés de fabliaux français et présentent une évidente saveur rabelaisienne.

Arlecchino, Verona, MusALab (Museo Archivio Laboratorio Franca Rame Dario Fo)

Un théâtre, donc, d’une extraordinaire variété où néanmoins la culture italienne a toute sa place, à commencer par la commedia dell’arte dont Dario Fo fut un fameux connaisseur et un talentueux acteur, n’hésitant pas à forcer sur le côté grivois ou scatologique lorsque, dans la ligne de la satire des aristocrates prétentieux et oisifs d’autrefois, il reproduit des scènes où les pauvres règlent leur compte avec les puissants. Témoin, à titre d’exemple, un extrait d’une hilarante saynète du spectacle Hellequin-Harlekin-Arlekin-Arlecchino, intitulée I Becchini, où interviennent deux fossoyeurs peu respectueux des dépouilles d’individus qui, de leur vivant, ont méprisé les petites gens.

 

L’Italie contemporaine est largement présente comme en témoignent Settimo : ruba un po’ meno (nous en reparlerons), Morte accidentale di un anarchico (sur l’affaire Pinelli, un spectacle né du massacre de Piazza Fontana), Non si paga ! Non si paga ! (sur l’augmentation du prix des denrées) ou L’anomalo bicefalo (qui met en scène Silvio Berlusconi).

Mais ce n’est pas tout ! Dario Fo, dans deux spectacles intitulés Ci ragiono e canto, a également mis en scène des chansons populaires – chansons de travail, de protestation, de luttes, mais aussi de fêtes – pour le groupe du Nuovo Canzoniere Italiano qui avait demandé sa collaboration. Des chansons nées du peuple, qui toutes invitent à la réflexion.

Mais, italiens ou étrangers, il s’agit toujours de sujets liés aux problèmes de société, de politique, de dignité humaine, de résistance. Des problèmes universels qui franchissent les frontières d’une seule culture nationale. Dario Fo ne puise donc pas dans un héritage « national » mais dans un patrimoine « autre », universel, tant pour sa dimension populaire que pour le message éternellement valable qui le parcourt. Le secret d’un tel succès ? la spécificité de ce théâtre : non seulement son lien avec l’actualité, même quand l’action se situe au Moyen Âge, mais aussi sa facilité de compréhension, en raison de la primauté accordée au geste, à la mimique, à la situation – une gestuelle hautement communicative dérivée, comme Dario Fo l’a souvent expliqué, de la tradition de la commedia dell’arte. Quant à l’ingrédient le plus efficace de ce théâtre, c’est le comique, le grotesque, avec son cortège de gags, de farces, de lazzis, de situations ahurissantes ou absurdes.

Ajoutons enfin qu’en 1990 et 1991, Dario Fo fut chargé par la Comédie-Française de mettre en scène deux courtes pièces de Molière : Le médecin malgré lui et Le médecin volant. En 1992, il mit ses talents de metteur en scène au service de l’Opéra Garnier avec Le Barbier de Séville de Rossini. Trois autres opéras-bouffes de Rossini allaient suivre : qui mieux que Dario Fo pouvait les mettre en scène ?

Chaque mois de cette année 2026, notre feuilleton proposera donc un épisode de l’étonnante carrière du couple Dario Fo – Franca Rame. Chacun sera agrémenté de quelques images ou extraits des comédies les plus connues, tous mis en ligne, bien évidemment, avec l’aimable autorisation de la « Fondazione Dario Fo e Franca Rame ».

(À suivre / Continua)

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