Dario FO – 4/12

Épisode 4 – Mistero buffo n°2 (1969)

Pour démarrer sur une note gaie, remettons-nous en mémoire l’indicatif du feuilleton : la chanson « Ma che aspettate a batterci le mani » :

https://www.youtube.com/watch?v=RBPkoq4gCb8

L’épisode 3 portait déjà sur Mistero buffo, dont a été faite une présentation globale, illustrée par un monologue particulièrement représentatif : La nascita del giullare. Nous allons aujourd’hui évoquer quelques autres monologues tout aussi caractéristiques, et particulièrement savoureux.

Dario Fo, Affiche du spectacle Mistero buffo

(archivio.francarame.it)

Commençons par le récit d’une autre naissance, celle du vilain, pauvre paysan du Moyen Âge. Dans La nascita del villano Dario Fo jongleur raconte que l’homme, las de travailler dur pour gagner son pain à la sueur de son front depuis le jour funeste où il fut chassé du Paradis Terrestre, alla trouver Dieu et se plaignit de sa triste condition. Dieu, ému, désireux de soulager l’humanité, voulut d’abord fabriquer un autre type d’homme à partir de la côte d’Adam, comme il l’avait fait pour Ève. Mais, Adam ayant protesté, le hasard fit germer dans l’esprit du Créateur une idée de génie :

In quel mentre passava di lì un asino e al Signore gli è fulminata un’idea […] Ha fatto un segno verso l’asino e quello di colpo si è gonfiato. Passati i nove mesi, la pancia della bestia era ingrossata da scoppiare… si sente un gran fracasso, l’asino tira una scoreggia tremenda e con quella, salta fuori il villano puzzolente.

Le vilain nouveau-né est abondamment lavé – une pluie torrentielle ponctuée de coups de tonnerre se déverse sur lui – puis il doit écouter un long décalogue par lequel l’ange du Seigneur énumère les multiples tâches qu’il aura à accomplir et décrit le mode de vie (rude) qu’il devra accepter : frustrations et devoirs solennellement présentés comme voulus par l’Éternel. Dans La nascita del giullare, le jongleur adoptait le point de vue du Christ, frère des pauvres, et faisait au malheureux paysan le don de la parole satirique. Dans La nascita del villano, le giullare adopte ironiquement le point de vue du riche pour qui Dieu a créé la bête de somme qu’est le vilain : une créature dépourvue d’âme puisque fils d’un âne, mais à qui on fait croire qu’il en a une afin de mieux l’exploiter. Il peut bien prier pour passer le temps :

ché tanto non gli viene niente,
ché tanto non ne avrà salvamento,
ché l’anima non ce l’ha
e Dio non lo può ascoltare.
E come potrebbe avere l’anima questo villano becco
se è venuto fuori da un asino con una scoreggia ?

Mistero buffo ne contient pas que des monologues. S’y intercalent aussi des saynètes tout à fait délicieuses comme Il miracolo delle nozze di Cana où le célèbre épisode évangélique est raconté par un ivrogne ; d’autres sont pathétiques comme celle où la Vierge Marie se tient au pied de la croix (Maria alla croce) et voudrait adoucir les souffrances de son fils. Ou encore La resurrezione di Lazzaro, où le jongleur Fo joue de multiples rôles, au sein d’un cimetière devenu champ de foire.

Arrêtons-nous sur un monologue célèbre, qui met en scène un pape bien connu de tous ceux qui ont tant soit peu fréquenté Dante : Boniface VIII, pape autoritaire et absolutiste s’il en fut, connu pour ses conflits avec Philippe le Bel, et que l’auteur de la Divine Comédie place en Enfer avant même qu’il ne soit mort.

Dans Bonifazio VIII, donc, le jongleur Dario Fo incarne le pape. Boniface s’apprête à sortir en grande pompe et donne des ordres aux clercs et aux chanteurs qui l’entourent, lesquels doivent l’aider à finir de se préparer. Il feint de prier en chantant, demande sa tiare, sa crosse, se regarde dans un miroir, met des gants, passe des bagues sur ses gants et ordonne enfin que l’on recouvre ses épaules d’un lourd manteau brodé d’or et de pierreries. Comme dans le chœur il y en a un qui chante faux, le pape le menace de le clouer par la langue sur la porte de l’église ! Et… en avant… mais le manteau résiste, car l’un des chanteurs a mis le pied dessus. Après quelques menaces, la procession se met en route, bien que difficilement car ce manteau est lourd…

 

Mais voici que la procession menée par le pape est interrompue par une autre procession, qui semble attirer davantage de monde. Mais qui peut oser ?!!!… Mais oui, c’est Jésus-Christ en personne, ployant sous le poids de sa croix, et que l’on conduit au calvaire !!! Impressionné par l’aspect de ce « povero Cristo », le premier mouvement du pape est de s’esquiver. Mais comme un prélat lui conseille de se montrer, afin de faire bonne figure devant la foule, vite Boniface ôte son manteau, son couvre-chef, ses bagues – car ce « fou » de Jésus, ce « matto, fissato sofistico tremendo » « non può soffrire i preti con le cose che brillano » « Gli piacciono solamente i disgraziati, i maledetti, la gente unta e sporca, le puttane… » – et il se barbouille le visage de terre. Mais l’accueil qu’il reçoit le laisse pantois : Jésus ne le reconnaît pas !!! Et quand il prétend l’aider à porter sa croix, envoyant Simon de Cyrène « fuori dai coglioni », il reçoit… un coup de pied ! Un coup de pied à lui ?! « Ma sei divenuto matto ?! » s’exclame-t-il, et, levant les yeux au ciel : « Se lo sapesse tuo Padre, poveraccio… ». À tel point que le pape, se déclarant haut et fort « Principe Massimo della Romana Chiesa », redemande son manteau, son chapeau, ses bagues, et, après avoir insulté Jésus une ultime fois, se détourne pour entonner à nouveau, comme au tout début de la scène, le même chant grégorien.

Mistero buffo a été représenté pour la première fois en 1969, mais ensuite il y eut quantité de variantes, d’ajouts, au fur et à mesure que Dario Fo découvrait de nouveaux textes à exploiter. Le spectacle n’a donc pas une structure fermée, il se compose de chapitres autonomes et interchangeables. Aux monologues de la première série de représentations, celle de 1969, se sont ensuite ajoutés d’autres épisodes comme, par exemple, Il primo miracolo di Gesù bambino. Les textes initiaux ont été plusieurs fois retouchés, amplifiés ou raccourcis. Si bien que les différentes éditions du spectacle offrent des chapitres qui peuvent être assez différents, les dernières proposant même, pour certains textes, deux versions : l’une pour deux ou trois acteurs, l’autre pour un seul.

La grande innovation de Mistero buffo est l’invention d’une « langue de scène » que Fo utilisera et diversifiera tout au long de sa carrière, dans les monologues qui suivront. Il a souvent expliqué qu’au Moyen Âge, faute de langue nationale, les jongleurs avaient inventé un langage accessible à tous, combinaison de divers parlers locaux. Il élabore donc une langue « passe-partout » : une base « padana » (composée de termes de la plaine du Pô) à l’intérieur de laquelle il insère des termes provençaux, latins, catalans, napolitains…, fabriquant une langue de classe des pauvres, un idiolecte compréhensible par l’auditoire, dans la mesure où le prologue en a éclairé l’intrigue et où la prodigieuse gestuelle du jongleur accompagne les mots.

Fo a souvent rappelé qu’il voulait renverser les affirmations de l’historiographie traditionnelle et redonner au peuple une culture que les classes dirigeantes avaient occultée au cours des siècles. Les textes de Mistero buffo sont proposés comme des adaptations de fragments populaires médiévaux, comme une culture antagoniste de celle des classes dirigeantes, exprimant une prise de conscience des classes subalternes. D’où un comique de type carnavalesque.

Certes, dans Mistero buffo Dario Fo n’offre pas du jongleur médiéval une image correspondant à la réalité historique. Néanmoins – et c’est là un grand mérite – avec ce spectacle il inaugure le genre du « théâtre de narration » qui se développera en Italie avec des épigones comme Marco Paolini, Marco Baliani, Ascanio Celestini, Roberto Begnini… qui tous reconnaissent en Dario Fo leur modèle ou leur maître. Il poursuivra dans ce sens avec de nouveaux monologues, plus longs, destinés à remporter un succès international, tels Storia della tigre (1978), Johan Padan a la descoverta de le Americhe (1992) ou Lu Santo Jullàre Françesco (1999), qui seront les sujets de trois futurs épisodes de notre feuilleton.

Brigitte URBANI
Secrétaire des Amis du Théâtre Populaire d’Avignon

(À suivre / Continua)

Ce contenu a été publié dans Uncategorized. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.