Episode 3 – Mistero buffo n°1 (1969)
Commençons par ce qui, comme indiqué dans notre prologue (Épisode 1), est désormais l’indicatif du feuilleton : la chanson « Ma che aspettate a batterci le mani » :
https://www.youtube.com/watch?v=RBPkoq4gCb8
La seconde moitié des années 1960 est marquée par une politisation croissante des étudiants et des milieux intellectuels. Même l’institution qu’est le théâtre est remise en question. Que signifie le mot « culture » ? Culture bourgeoise seulement ? mais aussi culture populaire ? ou révolutionnaire ? ou prolétaire ? Depuis un certain temps Dario Fo et Franca Rame se posaient les questions suivantes : devaient-ils faire du théâtre seulement pour un public aisé ? ou toucher aussi les masses populaires ? Et puisque le peuple ne va pas au théâtre, faire du théâtre où ? dans les théâtres traditionnels (chers) ? ou là où le peuple peut se réunir ? D’autant plus qu’en jouant devant un public « bourgeois », ils avaient l’impression d’être les bouffons du roi : le bouffon peut critiquer ouvertement le roi, le roi s’en amuse, mais gare à lui s’il le critique en dehors de la Cour.
Ils choisissent donc de sortir du circuit traditionnel du théâtre, adoptent le nom d’« Associazione Nuova Scena » et se rapprochent des partis politiques de gauche. Ils ne joueront plus dans les théâtres officiels mais dans les « Case del Popolo » du PCI où ils proposeront un théâtre vivant, lié aux luttes ouvrières et estudiantines, bien décidés à être désormais les « jongleurs du peuple ». Un choix qui implique des sacrifices : un salaire minimal, un train de vie modeste, d’innombrables heures de travail et d’interminables réunions avant de prendre une décision.
Pendant deux ans ils affronteront les grands thèmes politiques et culturels de l’époque devant un public populaire avec lequel ils instaurent un débat à l’issue de la représentation. En deux ans seulement sont créés cinq nouveaux spectacles, parmi lesquels le plus grand chef-d’œuvre de Dario Fo, le plus caractéristique de toute sa production : Mistero buffo.

Dario Fo, Mistero buffo, MusALab (Museo Archivio Laboratorio Franca Rame Dario Fo)
Mistero buffo
Créé en 1969, durant la période « militante » du couple, Mistero buffo est pourtant le spectacle le moins lié à l’idéologie révolutionnaire de l’époque. C’est un ensemble d’histoires universelles, intemporelles, centrées sur les thématiques de la liberté et de l’oppression.
Le mot « mystère » est ici employé dans le sens de représentation théâtrale médiévale, mettant en scène des sujets religieux – un titre en hommage à l’écrivain russe Maïakovski, auteur lui-même d’un Mystère bouffe (1918).
Avec Dario Fo, un « mistero buffo » est un spectacle non plus dévotionnel mais satirique dont il attribue l’invention au peuple. Un spectacle qui renvoie aux origines du théâtre occidental, lequel, après la chute de l’Empire romain et les invasions barbares, connut une renaissance avec les représentations sacrées, les jongleries et les farces jouées sur les places publiques. Écoutons-le en préciser la signification :
« Nel Medioevo « mistero » acquista il significato di rappresentatione sacra ; mistero buffo significa dunque rappresentazione di temi sacri in chiave grottesco-satirica. Ma sia chiaro che il giullare, cioè l’attore comico popolare del Medioevo, non si buttava a sbeffeggiare la religione, Dio e i santi, ma piuttosto si preoccupava di smascherare, denunciare in chiave comica le manovre furbesche di coloro che approfittando della religione si facevano gli affari propri. »
Durant les années 1960 et bien au-delà, Dario Fo s’employa à rassembler une quantité de matériel (chroniques, farces, textes de jongleurs, évangiles apocryphes…) qu’ensuite il accommoda à sa manière. Désireux de remonter aux origines de la culture populaire, il part des évangiles : non pas dans la version officielle transmise par l’Église mais dans les lectures qu’en donna le peuple, avec un Christ du côté des pauvres, des exploités, et un Dieu le père du côté de l’Institution et des puissants.
Les textes de Mistero buffo sont destinés à être joués par un seul acteur : ce sont des monologues où, sans costume ni décor, il joue à lui seul tous les rôles, se faisant héritier des jongleurs médiévaux et jongleur des temps modernes.
Chacune des saynètes est construite sur le même modèle : un prologue, puis le texte lui-même. Dans le prologue, Dario Fo explique le contexte dans lequel s’est déroulée l’histoire qu’il va raconter, donne un résumé assez détaillé de l’intrigue, et établit un parallèle entre le Moyen Âge imaginaire qu’il va offrir et le monde contemporain. Ce faisant, certes, il annule le « coup de théâtre », puisque le public sera d’entrée au courant des faits qui vont lui être racontés, mais il en jouira de manière rationnelle plus qu’émotionnelle.
D’ailleurs, ce prologue explicatif est d’autant plus nécessaire que, se glissant dans la peau du jongleur, Dario Fo abandonne la langue italienne au profit du dialecte (en fait un mélange de plusieurs dialectes) et le rythme posé d’un discours raisonné au profit d’une élocution rapide, rythmée, où la gestuelle occupe une large part. Sobrement vêtu sur une scène vide, il reproduit avec une prodigieuse habileté les mimiques des différents personnages qu’il fait intervenir, de même que les objets dont ils se servent ou qui les entourent.
Il importe, sans attendre, de donner l’exemple du monologue le plus représentatif, celui qui expliquera quelle est la conception du jongleur – du « giullare » – pour Dario Fo. Il s’agit du monologue précisément intitulé « La nascita del giullare » (la naissance du jongleur). Comment la figure du jongleur est-elle née ? Eh bien, c’est Jésus-Christ lui-même qui l’a créée ! car il va de soi que Jésus est du côté des pauvres et des opprimés.
La nascita del giullare / La naissance du jongleur
Dario Fo jongleur bondit sur scène en appelant le public à venir l’écouter, à rire avec lui, à suivre l’histoire qu’il va raconter avec sa langue virevoltante, aiguisée comme un couteau, sa langue par laquelle il va dégonfler les baudruches que sont les riches tyranniques et arrogants. Mais auparavant… il va raconter sa propre histoire, expliquer comment, par effet d’un miracle, il est devenu « giullare ».
Au départ il n’était qu’un pauvre paysan chargé d’une famille qu’il nourrissait au prix d’un travail harassant. Or un jour, rentrant chez lui par un autre chemin, il aperçut une montagne inculte, de type volcanique. Cette montagne – il l’apprit par un charretier du coin – n’appartenait à personne. Il entreprit donc de la travailler avec sa famille, et elle se révéla d’autant plus fertile qu’il découvrit une source et put l’irriguer. Enfin il possédait une terre riche, qui faisait l’admiration de tous ! Jusqu’au jour où vint à passer un homme qui, la voyant si belle, se déclara propriétaire de la région. Et voilà notre paysan sur le pont d’être dépossédé de cette terre et des fruits qu’elle avait donnés. Le riche propriétaire lui envoya d’abord un prêtre, puis un notaire : en vain, il ne cédait pas. Il revint alors en personne, accompagné de soldats, et devant lui et ses enfants il viola son épouse. Celle-ci, humiliée, partit pour ne plus revenir, les enfants se laissèrent mourir… et lui-même était en train de passer une corde à son cou quand trois hommes exténués se présentèrent à lui, demandant à boire et à manger… « Ma ti pare il momento di venire a domandare da bere a uno che sta per impiccarsi ? » s’exclama-t-il. Mais comme l’un « aveva una faccia da povero cristo » et les deux autres semblaient deux « disperati », il remit à un peu plus tard son suicide et leur prépara de quoi se sustenter. Tout en avalant sa soupe, le premier lui demanda : « A te viene in mente chi possa essere io ? »
C’est là que commence l’extrait ci-dessous
Dario Fo s’exprimant, comme nous l’avons dit, en dialecte, sans doute n’est-il pas inutile de traduire en la résumant la suite et fin de l’histoire. Oui, il s’agit bien de Jésus, accompagné de Paul et de Pierre. Jésus connaît déjà la mésaventure du malheureux mais, dit-il, il n’est pas si injuste que tout se soit terminé ainsi : car au lieu de partager cette montagne bénie des dieux, il l’a gardée pour lui seul. Néanmoins sa triste histoire va lui permettre de se venger en paroles : il racontera ce qu’il lui est arrivé, et non pas en pleurant mais « con lo sghignazzo », et il racontera bien d’autres choses encore, pour « tramutare anche il terrore in risata », afin de « ribaltare col culo per aria i furbacchioni che cercano di incastrarvi con le gran chiacchierate ». Et comme le malheureux répond qu’il est loin d’être éloquent, Jésus l’embrasse sur la bouche, lui transmettant ainsi le don de la parole percutante : « sentirai la tua lingua frullare a cavatappi e poi diventare come un coltello che punta e taglia ». Aussitôt dit aussitôt fait, le voici qui bondit, court au village… Le jongleur est né !!!
« Eh ! Gente ! Il giullare son io! Venite qui, fate attenzione… ascoltate ! Vi mostrerò come si trasformano le parole in lame taglienti che stroncano d’un botto i garretti degli infami impostori… e altre parole che diventano tamburi per svegliare i cervelli addormentati ! Venite gente ! Venite ! »
Quand, en 1997, il reçut le prix Nobel de Littérature, le motif invoqué par le jury fut que, dans la tradition des jongleurs médiévaux, Dario Fo raillait le pouvoir en place et redonnait leur dignité aux opprimés, poussant l’auditoire à « prendre conscience des abus et des injustices de la société ».
Brigitte URBANI
Secrétaire des Amis du Théâtre Populaire d’Avignon
(À suivre / Continua)