Dario FO – 2/12

Episode 2 – Settimo: ruba un po’ meno (1964)

Commençons par ce qui, comme indiqué dans notre prologue (Épisode 1), sera l’indicatif du feuilleton : la chanson « Ma che aspettate a batterci le mani » :

https://www.youtube.com/watch?v=RBPkoq4gCb8

Rappelons en quelques mots que Dario Fo a fait ses premiers pas au théâtre dans les années 50, collaborant aux sketchs du « théâtre de variétés », alors très à la mode, mais intervenant aussi à la radio avec les sympathiques monologues du « Poer nano », empruntant d’entrée une voie délibérément anticonformiste. Ensuite, pour le Piccolo Teatro di Milano, il écrivit, mit en scène et interpréta une série de farces dérivées du théâtre de boulevard. Entre temps il avait rencontré celle qui allait être la partenaire idéale de toute une vie, la belle Franca Rame, qui, contrairement à lui, était issue d’une vieille famille de comédiens ambulants et possédait une très solide formation en la matière. Les farces eurent du succès, et c’est ainsi que la « Compagnie Dario Fo – Franca Rame », fut invitée à se produire au Théâtre Odéon, le directeur du théâtre ayant été séduit par l’inventivité et la verve du couple, et se sentant assuré d’une bonne affluence de public.

Ce fut effectivement le cas, et la notoriété du couple Fo-Rame fut même telle qu’on leur proposa d’animer la célèbre émission télévisée Canzonissima, émission très populaire du samedi soir suivie par des millions de spectateurs. Mais ils n’allèrent pas au-delà de sept épisodes car leur brio, leur humour, leurs allusions mordantes à l’actualité, leur attitude provocatrice attirèrent sur eux les foudres de la censure. Néanmoins cette expérience marqua un tournant décisif dans leur théâtre : de la comédie purement farcesque ils passèrent à une comédie épique, satirique, politique.

Settimo : ruba un po’ meno, la pièce qui donne son titre à ce premier épisode de notre feuilleton, a été créée en 1964 au Théâtre Odéon de Milan et appartient à ce qu’il est d’usage d’appeler la seconde partie de la période « bourgeoise » du couple, une période où l’engagement politique et civique est devenu fort, et où se met en place le processus d’idéologisation qui caractérisera tout leur théâtre.

 

Affiche du spectacle (www.archivio.francarame.it)

 

Le titre fait allusion au septième des commandements de Dieu : « tu ne voleras point ». Pleine de chansons, de gags et de situations hilarantes, considérée comme celle où la fantaisie de Fo est le plus débridée, cette pièce a l’aspect d’une longue farce où la satire politique est ouverte, déclarée, où des événements dramatiques sont présentés sous un jour grotesque, dans le but de dénoncer des faits d’actualité et d’éveiller, si possible, l’indignation des spectateurs.

La protagoniste de cette pièce en deux actes se nomme Enea (Énée), nom peu commun pour une femme mais qui, au fur et à mesure de l’intrigue, finit par acquérir une signification métaphorique. Au départ, Enea est une simplette prête à croire tout ce qu’on lui dit, qui exerce le métier peu banal de fossoyeuse dans un cimetière. Ses collègues masculins se divertissent à ses dépens en lui faisant des farces. Les trois minutes de l’extrait présenté ci-dessous se situent au tout début de la pièce. Un nouveau fossoyeur vient d’être recruté ; les autres, en riant, l’ont mis au courant de la situation, brossant le portrait de cette jeune femme naïve avant qu’elle n’entre en scène ! C’est Franca Rame qui en joue le rôle.

L’extrait que nous proposons est le point de départ de l’ensemble de l’intrigue. Pour montrer au nouveau venu à quel point Enea est crédule, ils mijotent une nouvelle farce. Ainsi exposent-ils à la jeune femme un prétendu plan de réorganisation urbaine qui, affirment-ils, a été décidé en haut lieu : le cimetière pour lequel ils sont tous employés va être délocalisé à l’extérieur de la ville afin de laisser place à une zone résidentielle, si bien que le terrain, qui sera acheté à très bas prix par les constructeurs, vaudra ensuite des millions une fois construit. Et pour rapidement déplacer le contenu des tombes, on construira un « cadaverodotto » (!) un tunnel par lequel seront expédiés les corps des défunts (!), tunnel qui ensuite permettra même d’expédier sur place curé, famille et enfants de chœur. Quant à eux… ils se retrouveront quasiment au chômage.

À noter dans cet extrait : les réactions d’Enea, qui d’abord, en citoyenne disciplinée, déclare que si en haut lieu il en a été décidé ainsi… c’est qu’il est bon qu’il en soit ainsi. D’ailleurs elle est contre les manifestations et les rassemblements sur les places. À noter également : la phrase de l’un des employés, une phrase empruntée à l’Hamlet de Shakespeare (auteur fétiche de Dario Fo, avec Molière) et devenue proverbiale pour stigmatiser toute situation illégale, criminelle ou de corruption : « C’è del marcio in Danimarca ! ». Le fossoyeur dénonce ainsi une situation pourrie où une grande majorité de personnes sera trompée au profit d’une minorité de spéculateurs.

Rappelons en effet que, durant la décennie 1960, l’Italie est en pleine période de spéculation immobilière : c’est la spéculation immobilière qui sert de point de départ à la comédie.

Une simple farce des fossoyeurs à une collègue « qui gobe tout » ? Oui, au départ, mais très vite on apprend que – car il est bien connu que la réalité souvent dépasse la fiction – le plan de délocalisation du cimetière est effectivement prévu tel quel par la mairie (avec le « cadaverodotto » en moins), pour laisser place à des résidences de luxe entourées de verdure !!!

Si l’action du premier acte se situe au cimetière, celle du second se déroule dans un hôpital psychiatrique tenu par des religieuses. Deux milieux qui font allégoriquement allusion à la société Italienne contemporaine, gouvernée par la Démocratie Chrétienne : deux milieux où, chez Dario Fo, est inversé le rapport entre santé mentale et folie. Car avec lui (et avant lui chez Shakespeare), selon la logique carnavalesque du renversement des rôles, le fou devient porte-parole de la vérité.

Au sein de l’hôpital psychiatrique où se sont glissés Enea (qui n’est plus si sotte et se fait passer pour la nouvelle mère supérieure) et un complice, est dénoncée la corruption qui sévit dans les hauts lieux de la politique, de l’économie et des finances, si bien que ce second acte de la pièce se mue en un véritable J’accuse. Car ils ont mis la main sur des documents gravement compromettants qui pourraient faire « tout sauter ». D’où les exclamations d’un très haut représentant de l’État qui, secrètement convoqué à l’asile pour être mis au courant des faits, pousse de hauts cris, traitant nos généreux et naïfs héros de « fanatici sovversivi, irresponsabili e criminali », de « vero pericolo per la società degli uomini civili », et s’empresse de brûler ces dangereux documents (« Vorreste far saltare in aria addirittura una nazione ! »), tandis qu’il charge le médecin de l’hôpital (un fou !) de rendre « inoffensifs » ces extrémistes, afin de « salvare la patria » de leur « follia distruttrice ».

À la fin de la pièce, tous les « bons » qui voulaient assainir le pays ont été trépanés, sauf Enea. Tous sont devenus « italioti » (jeu de mots sur le terme, qui, certes, désigne une antique population de la péninsule, mais qui, ici, est un mot-valise unissant les termes italiens et idioti/idiots). La pièce s’achève sur une chanson qu’ils adressent directement au public, dansant comme des marionnettes, vêtus de la blouse des malades mentaux, une hélice sur la tête (qui leur permet d’aller dans la direction du vent), invitant les spectateurs à se faire trépaner pour éviter d’avoir à réfléchir par eux-mêmes.

Porte-parole de Fo et modèle à suivre : le personnage d’Enea. Simplette au début de la pièce et objet des moqueries de ses camarades, sincèrement dévouée à un gouvernement en qui les citoyens doivent mettre leur confiance, elle finit par ouvrir les yeux et acquérir une conscience de classe qui au final la range du côté des antagonistes du Pouvoir. « Senza accorgervene, avete trapanato anche me, ma nel senso giusto… In un colpo solo, mi avete spalancato il cervello », déclare-t-elle à la fin à l’Éminence. Telle sera désormais la fonction du théâtre de Dario Fo et Franca Rame : dessiller les yeux du public et ouvrir grand, très grand, son cerveau.

D’où un dénouement à la fois grotesque et tragique, sanctionnant la victoire des « méchants » et la défaite des « bons » : un dénouement anticathartique, comme le seront désormais la plupart des pièces du couple. Dès lors, aussi souvent qu’il en aura l’occasion, Fo soulignera l’importance du rire dans la dénonciation du tragique. Son image favorite sera que les larmes glissent sur le visage et effacent tout, alors que le rire enfonce dans le cerveau « les clous de la raison ».

Brigitte URBANI
Secrétaire des Amis du Théâtre Populaire d’Avignon

(À suivre / Continua)

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